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À qui est la Maison de l’Argentine ?

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  • il y a 23 heures
  • 6 min de lecture

Par Nino Lima Chercheur à l’Université Paris-Saclay


« Nous avions dit que le Pavillon Argentin était un exemple parfait de toutes les misères qui affligent notre pays et qui un jour devront s’achever de par la transformation révolutionnaire de la société argentine. Nous avions dit que notre objectif était de restituer au peuple argentin son Pavillon pour le lui ouvrir, [ainsi qu’]à tous les peuples latino-américains et pour qu’il cesse d’être un hôtel confortable et bien tranquille pour tous ceux que le gouvernement aurait choisis arbitrairement. Désormais, disions-nous, le Pavillon Argentin sera ouvert à tous (...)1. »

C’est ainsi que commençait, le 25 mai 1968, un communiqué écrit et diffusé par des occupants de la Maison de l’Argentine à la Cité internationale universitaire de Paris. Entraînés par un groupe d’artistes latino-américains, ils s’installent pendant plus d’un mois au rez-de-chaussée de la résidence ; ils y dénoncent la discrimination politique du directeur, nommé par la junte militaire alors au pouvoir à Buenos Aires, et ouvrent le lieu à l’effervescence contestataire de Mai 68, spécialement intense dans la Cité internationale 2. Soutenus par des grandes figures parisiennes, comme Jean-Paul Sartre et Gisèle Halimi, ils vivent à quelques mètres des nombreuses autres résidences occupées sur le campus de la Cité – où se tient, le 17 juin, le « Meeting des pavillons libérés de la Cité universitaire »3. Au même titre que les activistes des autres maisons et d’autant de pays, ces nouveaux résidents du Pavillon Argentin veulent que « les misères qui affligent leur pays » fassent irruption dans ce Mai parisien, qui est en fait mondial : venus des courants artistiques d’avant-garde argentins des années 1960, plusieurs d’entre eux sont à Córdoba dès l’année suivante, en mai 1969, dans les mouvements ouvrier et étudiant du Cordobazo. Malgré les douze mille kilomètres qui les séparaient de la Casa Rosada à Buenos Aires, ces Julio Le Parc, Antonio Seguí ou Julio Cortázar ne pouvaient être, depuis le salon du Pavillon parisien, plus près du pouvoir qu’ils souhaitaient renverser. En effet, contrairement à la plupart des maisons voisines, le personnel qui dirigeait la Maison de l’Argentine avait été nommé directement par le gouvernement national, en l’occurrence, la junte miliaire autrice du coup d’État de 1966.

Dès son inauguration en 1928, c’était alors la quatrième maison de la Cité, le Pavillon argentin est un lieu de pouvoir 4. Au même titre que l’ambassade, il s’agit d’un bâtiment officiel détenu à Paris par le gouvernement argentin : de ce fait, il est un témoin des rapports diplomatiques franco-argentins et des transformations de la société argentine, ce au cours de ses presque cent années d’existence. La francophilie du président Alvear et la « diplomatie universitaire 5 » française expliquent l’ouverture de la Maison, puis le détournement des élites politiques latino-américaines vis-à-vis de l’Europe, dans les années 1930 6, sa dégradation. Dès la fin de la Seconde Guerre Mondiale, le gouvernement de Juan Domingo Perón en fait un lieu de propagation des doctrines nationales : la Fondation Eva Perón y organise des événements festifs et les étudiants vont se recueillir sur la tombe de San Martín, héros de l’indépendance enterré à Boulogne-sur-Mer. En juin 1960, une statue de ce dernier est inaugurée par le président radical, Arturo Frondizi, et André Malraux, dans le parc Montsouris, juste en face de la résidence ; signalant le rapprochement diplomatique qui est confirmé, en 1964, lors d’une visite du général de Gaulle à Buenos Aires. De la fin des années 1960 jusqu’au début des années 1980, les dictatures militaires successives s’insinuent à leur tour dans le pavillon : en 1968, donc, lorsque le directeur nommé par le gouvernement Onganía se dit être « sur la brèche » pour la défense du pouvoir en place ; puis en 1977, durant les années du terrorisme d’État, lorsque son successeur justifie auprès des résidents la répression en cours en Argentine, qui fait 30 000 morts jusqu’en 1982.

Ses habitants, autres Argentins parisiens, allié·es du moment, ne s’y trompent pas : en Mai 68, au retour de la démocratie en 1982, pour le droit à l’avortement en 2018, la résidence accueille toujours, en même temps que les représentants du pouvoir installé, ceux qui l’inquiètent. Comme pour Santiago Muzio aujourd’hui, les occupants de Mai 68 reprochaient au directeur d’alors, Patricio Randle, de céder des étages de la Maison à ses proches – là où il se réfugie d’ailleurs à l’arrivée de ceux qui la renomment « Pavillon Che Guevara » ; en écho aux critères « subjectifs » de sélection avoués aujourd’hui 7, Patricio Randle s’appuyait sur les rapports de la SIDE, des services d’intelligence argentins, pour écarter celles et ceux qui, depuis Paris, relayaient les oppositions réprimées en Argentine. Comme pour tous les directeurs depuis la Seconde Guerre Mondiale, en somme, mais ces dernières années selon une intensité inédite, la Maison est dirigée par un fonctionnaire proche du gouvernement, nommé par ce dernier, et qui relaie dans la résidence l’agenda du pouvoir argentin. Selon les périodes, le pavillon a oscillé entre les différentes fonctions de centre culturel, espace diplomatique et résidence étudiante : à chaque fois, par des compromis avec les gestionnaires de la Cité et en suivant les priorités de l’exécutif argentin – notamment en ce qui concerne l’intérêt pour l’université publique et les échanges académiques internationaux. Aujourd’hui que le salon en est interdit aux habitant·es, mais bien ouvert à d’autres activités, et le nombre de places étudiantes réduit de moitié, la résidence est de moins en moins étudiante. Si ce n’est au service public de l’enseignement, à quoi sert-elle donc ?

Dans la concession par laquelle, en 1924, l’Université de Paris cédait le terrain au gouvernement argentin, la parcelle devait servir « à l’effet exclusif d’y faire édifier des constructions destinées à l’habitation d’étudiants ou étudiantes », « au nombre minimum de 75 » – à la rentrée prochaine, on voudrait le réduire à 30 ! Celui qui la signait, Paul Appell, alors recteur de Paris, espérait trouver chez les autorités argentines un soutien au projet de la Cité internationale. Celui-ci, complexe et divers 8, résidait entre autres inspirations dans la prolongation du pacifisme qui suivit la Première Guerre Mondiale, pour « la bonne harmonie des élites internationales 9 ». Depuis, de l’eau a coulé sous les ponts, pour la Cité et les pays entre lesquels circulent ses douze mille résidents. Héritière des intentions des fondateurs, comme en témoigne sa localisation centrale juste à l’entrée du campus, la Maison de l’Argentine a elle-même traversé le XXe siècle ; elle accueille désormais les partisans d’une version bien différente des relations internationales. Comme l’ont formulé en actes les responsables de la Fondation nationale, les résidents et directeurs successifs, les militants de Mai 68, la question sous-jacente à cette histoire est celle de savoir à qui est la Maison de l’Argentine.


  1. Document 003824, Fonds Mai-68, CHS, Humathèque Condorcet, « Aquí nuestras razones confirmadas por documentos », 25 mai 1968.

  2. Blum, Françoise, et Guillaume Tronchet, éditeurs. Les passeurs de révolte. Presses universitaires de Rennes, 2025.

  3. Tronchet, Guillaume. « “La Cité en ébullition” ». Le Campus-monde, édité par Dzovinar Kévonian et Guillaume Tronchet, Presses universitaires de Rennes, 2022, pp. 71-120, p. 100.

  4. Sur l’histoire de la Maison de l’Argentine, voir : Lima, Nino. La Maison de l'Argentine à la Cité internationale universitaire (1922-1988). Université Paris 1, 2018. https://dumas.ccsd.cnrs.fr/dumas-01933417v1, Lima, Nino. « L’occupation de la Maison de l’Argentine à la Cité internationale universitaire de Paris en mai-juin 1968 ». Les passeurs de révolte, op. cit., Lima, Nino. « La Maison de l’Argentine, entre péronisme, dictature militaire et démocratie (1945-1988) ». Le Campus-monde, op. cit.

  5. Tronchet, Guillaume. « Diplomatie universitaire ou diplomatie culturelle ? La Cité internationale universitaire de Paris entre deux rives (1920-1940) ». La Babel étudiante, édité par Dzovinar Kévonian et Guillaume Tronchet, Presses universitaires de Rennes, 2013, pp. 59-88.

  6. Compagnon, Olivier. L’Adieu à l’Europe: L’Amérique latine et la Grande Guerre. Fayard, 2013.

  7. Lettre aux autorités concernant la Maison de l’Argentine à Paris, 2026, https://drive.google.com/file/d/15cX-wksmm_T-Go6rbdrWr-l30zlp-h55/view

  8. Kévonian, Dzovinar, et Guillaume Tronchet, éditeurs. La Babel étudiante, op. cit. et des mêmes auteurs, Le Campus-monde, op. cit.

  9. Cité par Tronchet, Guillaume. « Diplomatie universitaire ou diplomatie culturelle ? La Cité internationale universitaire de Paris entre deux rives (1920-1940) ». La Babel étudiante, édité par Dzovinar Kévonian et Guillaume Tronchet, Presses universitaires de Rennes, 2013, pp. 59-88.

 
 
 

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